En avril 2026, Fatih Birol, directeur de l’Agence internationale de l’énergie, affirme que « la crise actuelle est plus grave que celles de 1973, 1979 et 2022 réunies » à la suite des bombardements de l’Iran par les Etats-Unis et Israël et du blocage sélectif du détroit d’Ormuz par l’Iran, qui bombarde en retour les pays du Golfe. Si ce discours situé vise à alerter, les événements provoquent déjà des tensions sur le pétrole et sur le gaz. Les engrais et l’industrie pétrochimique, dépendants du pétrole et du gaz, sont fortement touchés. Dans le pire scénario, ces tensions pourraient s’exacerber à un tel point que l’on pourrait être témoin d’une récession mondiale, selon le FMI. Cette crise frappe le monde entier, y compris de nombreux pays d’Asie, l’Europe mais aussi les Etats-Unis, confrontés à un manque chronique de pétrole et d’engrais. Cela dit, les pays les plus touchés sont aussi généralement les plus pauvres. En réaction à la hausse des prix des carburants en France, le gouvernement promet que la crise énergétique « ne doit enrichir personne » : ni l’Etat, soupçonné de profiter des surplus fiscaux provoqués par la hausse des prix, ni les grandes compagnies de l’énergie, lesquelles sont accusées de bénéficier de « superprofits » du fait de leur situation de rente. L’aide du gouvernement reste ciblée vers les plus vulnérables, comme les aides à domicile, les entreprises de transport et les « gros rouleurs », sans baisser la fiscalité sur le carburant dans un contexte de déficit public record. La période de crise ouvre des opportunités pour emprunter certains chemins de décarbonation, qui ne peuvent être réduits à des enjeux purement techniques. Cette période de bouleversement invite ainsi à porter une attention aux interdépendances entre l’énergie et les rapports sociaux, c’est-à-dire aux configurations qui caractérisent un certain régime énergétique.

Longtemps, l’étude de l’objet « énergie » (considéré de manière technique comme un objet pour les sciences physiques) d’une part et celle des faits économiques et sociaux d’autre part sont restés cloisonnés, en raison de cultures scientifiques, professionnelles et techniques différenciées voire opposées. Dans les années 1970, les économistes dits standard se sont vus reprocher par différents courants de l’écologie politique de réduire les ressources énergétiques (et plus largement naturelles) à un facteur de production qui ne posait pas particulièrement problème (par contraste avec le travail et le capital), en raison, en réalité, de l’abondance énergétique relative et de rapports économiques extractivistes et asymétriques à l’échelle internationale. Pourtant, dès cette époque, certains travaux s’interrogent déjà sur la raréfaction des énergies fossiles. Aujourd’hui, de nouvelles approches en économie de l’environnement et de l’énergie remettent en cause ce paradigme en intégrant dans leur modèle les flux de matière et d’énergie. La sociologie, de son côté, a longtemps semblé ignorer les questions environnementales de manière générale, d’où la volonté de certains chercheurs des années 1970 de rompre brutalement avec le cadre de la sociologie classique, réputé aveugle aux contraintes physiques et environnementales. Des sociologues et historiens se sont alors mis à développer des cadres d’analyse pour comprendre l’imbrication entre l’environnement, les matières et les comportements sociaux. La stratification des pratiques catégorisées comme écologiques a également suscité un intérêt croissant dans un contexte de réflexion sur les conditions sociales de possibilité d’une diminution de l’empreinte carbone des pays riches.

Le concept de « rapport social » renvoie à la dimension structurelle des relations entre des groupes sociaux aux positions asymétriques, en lutte autour d’un enjeu (partage des ressources matérielles, symboliques, sociales…). Ces groupes sont constitués comme tels par le rapport social lui-même, qui renvoie à un processus de différenciation et de hiérarchisation qui produit des groupes inégaux, aux intérêts en partie opposés, qui s’engagent dans des rapports de force qui peuvent prendre des modalités variées (rapport de classe, de genre, entre managers et actionnaires, distributeurs et fournisseurs…), encadrés ou non par une puissance publique supposée arbitre des conflits. En quoi ces rapports sociaux peuvent-ils modeler les systèmes énergétiques ? Et en retour, comment les infrastructures énergétiques influencent-elles la configuration des rapports sociaux ? Ces questions se posent aujourd’hui aussi dans un contexte d’accélération des crises et d’impératif de décarbonation, c’est-à-dire de réduction de la dépendance des sociétés à l’égard des sources d’énergie fossile.

Ce numéro de Regards croisés sur l’économie invite à un regard pluridisciplinaire et propose donc d’étudier les interdépendances entre l’énergie et les rapports sociaux.  Cette  perspective vise à  déplier et détricoter les influences réciproques pour éclairer les dimensions sociales, politiques et économiques de l’énergie (au-delà de ses propriétés physiques), et en retour les dimensions énergétiques et matérielles des structures sociales et des institutions économiques. Ce numéro problématise aussi ces multiples formes de dépendances à l’aune de l’impératif de décarbonation et dans un contexte où s’abat sur le monde un nouveau choc massif sur les matières premières.

En partant de cette définition plurielle, la première partie du numéro donne à voir l’énergie comme un arrangement institutionnel, technique, politique et idéologique qui résulte de la configuration des rapports sociaux. Elle invite à ne pas réduire l’énergie à un système physique et technique, et donc à ne pas réduire les choix énergétiques des sociétés à des déterminismes physiques en termes d’efficacité et de rendement. Par contraste avec la notion de système énergétique, l’idée de « régime énergétique » récemment reprise par l’économiste Lucas Chancel permet d’agglomérer les dimensions sociales, institutionnelles, sociotechniques et symboliques qui accompagnent l’usage de certaines formes d’énergie. Comprendre les dynamiques et les changements du système énergétique suppose de voir comment celui-ci s’inscrit dans un monde économique et social caractérisé par un système d’inégalités et un ensemble de rapports de pouvoir. L’objet de cette partie vise ainsi à voir comment l’énergie est « encastrée » dans les rapports sociaux et les inégalités économiques. Les modalités d’exploitation des ressources sont liées à une organisation inégalitaire des rapports de production, à des phénomènes de pouvoir, d’interdépendances diverses et de concentration des richesses et des ressources, ce qui implique de développer des indicateurs prenant en compte les complexités de ces systèmes d’interaction. Des mécanismes inégalitaires, tout autant que des processus inverses – vers davantage d’égalité et d’horizontalité, peuvent modifier la place de l’énergie dans l’organisation matérielle et l’imaginaire des sociétés.

La deuxième partie du numéro décrit la façon dont l’énergie et l’infrastructure matérielle qui lui est associée participent à configurer les rapports économiques et sociaux. La centralité de la place des énergies, notamment fossiles, dans les infrastructures matérielles des sociétés contemporaines produit ainsi en retour des conséquences sur les rapports sociaux inégalitaires, mais aussi sur les progrès économiques et sociaux réalisés au cours des derniers siècles et décennies. Par exemple, les faits de pollution et les dégâts produits par la combustion des sources d’énergie fossiles ont pu être normalisés dans une période de partage des gains de productivité qui laissait à la marge les contestations. Sans en infléchir nécessairement la nature (des rapports de classe, des inégalités de richesse ou des rapports de genre existaient avant l’avènement des énergies fossiles), les faits inégalitaires se redessinent et voient leurs contours transformés par les vagues de transformations du système énergétique. Ne serait-ce que par la hausse du « temps libre » qui a théoriquement été permis par la diffusion massive de machines (que l’on pense au secteur de l’agriculture ou à l’espace de la production des tâches domestiques), les rapports de classe et de genre auraient ainsi été radicalement transformés. L’énergie abondante implique que toute une industrie de loisirs et une économie tertiaire se développent, avec de nombreux impacts sur les conditions de production et de reproduction de la vie sociale. Si cela permet à certaines tendances intellectuelles de proclamer une relation linéaire entre le progrès énergétique et le progrès social, cette deuxième partie montre aussi la façon dont les faits d’inégalités se recomposent et se maintiennent par d’autres moyens.

Enfin, la dernière partie du numéro propose de prendre acte de l’impératif de décarbonation. Cet impératif contraint les sociétés et les économies en recherche de solutions face au dérèglement climatique et aux difficultés géopolitiques dans lesquelles elles se trouvent placées du fait de leur dépendance à l’importation de l’énergie. Le « régime énergétique » hérité des dernières décennies n’étant soutenable ni sur le plan climatique, ni sur le plan géopolitique, ni sur le plan social, quelles sont les difficultés et possibilités concrètes se posant aux sociétés pour changer de régime ? Il faut d’abord caractériser les contours des politiques de  décarbonation : transformations concrètes des pratiques économiques et sociales des consommateurs, ou bien politiques publiques de transformations de l’appareil productif ? Le triptyque efficacité, renouvelables et sobriété résume assez bien cet impératif de décarbonation pour atteindre les objectifs climatiques. Cette dernière partie interroge aussi la façon dont les transformations et transitions du système énergétique – réelles ou promises – risquent de poser de nouveaux défis au tissu productif et de rencontrer l’inertie des rapports sociaux existants, avec des effets potentiellement contradictoires et inattendus sur les faits d’inégalités. Décarbonation ou pas, cette préoccupation est au cœur des réflexions en termes de « justice énergétique », de « transition juste » ou de « vulnérabilité énergétique ». Le mouvement des Gilets jaunes avec la question de la taxation du carbone ou, sur un autre registre, le « backlash » anti-écolo suggèrent ainsi qu’une décarbonation technocratique ou perçue comme injuste aurait des effets contre-productifs. L’adoption de technologies bas carbone ne modifie pas automatiquement la structure des rapports sociaux